Le premier blockbuster de Christopher Nolan de l’après-confinement était attendu comme le messie depuis le règne obscur de la pandémie, celui qui doit montrer l’exemple, sauver l’industrie du cinéma de la morosité et de la faillite, rédimer les spectateurs en leur redonnant l’envie de la salle – où la Warner avait choisi de jouer la sortie, en août 2020. Le voilà diffusé sur Canal+.
Tenet. Le titre du film de l’Anglo-Américain à la stature « néospielbergienne » – réalisateur, entre autres, de Dark Knight(2005-2012), Inception (2010), Interstellar (2014), Dunkerque (2017) – est programmatique. C’est un palindrome indéchiffrable. Un mot qui se lit dans les deux sens (à l’instar de l’intrigue du film) mais dont le sens nous échappe, sans pour autant que cette échappée du sens nous subjugue par son mystère (voir Jean-Luc Godard, Andreï Tarkovski, David Lynch, Apichatpong Weerasethakul…).
Résumons ce qui peut l’être. Une menace venue du futur, plus précisément de nos propres descendants visiblement peu satisfaits de l’état dans lequel nous avons laissé la planète, pèse sur notre monde. Quatre personnages gravitent autour de cette vertigineuse intrigue. Le protagoniste (John David Washington), dénué de nom comme d’affectation explicite, associé à un acolyte guère plus identifiable (Robert Pattinson), tente d’empêcher un milliardaire et marchand d’armes russe par coïncidence psychopathe (Kenneth Branagh), lequel a visiblement passé un pacte faustien avec la civilisation du futur, de déclencher l’apocalypse. Ils comptent pour ce faire sur l’aide de sa femme (Elizabeth Debicki), qui n’a plus pour lui que mépris, mais qu’il retient prisonnière en menaçant de lui retirer leur fils.
Remarquables scènes d’action
Au-delà de ces banales certitudes, ornementées de quelques remarquables scènes d’action – un véritable avion employé comme bélier pour un casse, le braquage de haute voltige d’un fourgon blindé sur l’autoroute –, le film dérive vers des confins métaphysiques. Deux hypothèses s’offrent à l’exégèse. Nolan a signé un chef-d’œuvre philosophico-quantique dont les arcanes ne sauraient être pénétrés que par quelques rares élus. Pourquoi pas ? La seconde, plus triviale, c’est qu’il s’est légèrement pris les pieds dans le tapis de l’espace-temps.
Jamais encore on n’avait vu, chez lui, la démonstration de force conceptuelle phagocyter à ce point l’art du récit et l’intelligence de la fable. Le film souffrirait donc de surpoids. Il émarge tout à la fois aux genres de l’espionnage, de la science-fiction et du film de guerre. Il ambitionne de faire coexister, parfois dans le même plan, deux temporalités contraires, l’une qui avance, l’autre qui recule. Il aspire à marier le minimalisme de La Jetée, de Chris Marker (ou encore 2001, l’Odyssée de l’espace, de Kubrick, ou Stalker, de Tarkovski) avec le maximalisme en Jet-Ski et bikini de James Bond, ou les grandes orgues cosmiques de Blade Runner.
( Le Monde )