« Le Canada est un pays multiethnique depuis le début », rappelle d’entrée de jeu la coscénariste et productrice au contenu d’Afro Canada Judith Brès. La série diffusée sur Radio-Canada souhaite encourager le public à observer notre société avec un oeil neuf, d’un point de vue décolonialisé, afin de se réapproprier cette histoire qui concerne l’ensemble des Canadiens.
Depuis quand la présence afrodescendante est-elle avérée ? demande un intervenant, Ali, dès les premiers instants du documentaire. « Il n’y a pas d’histoire du Canada sans celle des Noirs. N’oublions pas que Champlain est arrivé avec Mathieu da Costa en 1605 », répond Judith Brès en entrevue au Devoir. Si, encore aujourd’hui, peu d’informations circulent à son propos, l’homme libre Mathieu da Costa aurait bel et bien débarqué à Port-Royal, terre micmaque, en tant qu’interprète pour le navigateur au début du XVIIe siècle. Il se peut même que cet homme noir ait foulé le sol canadien avant cette date, apprend-on dans Afro Canada.
Nous avons d’abord rencontré des historiens, puis nous nous sommes projetés dans ces récits. Nous tenions à éviter de donner une série de faits, pour plutôt les incarner, les humaniser.
« Nous avons décidé de faire les choses autrement avec Afro Canada, qui est un film d’auteurs au pluriel, un film de communautés, dit Henri Pardo, coscénariste et réalisateur de la série documentaire. Nous regardons le passé pour nous assurer un futur adéquat, car nous ne sommes pas que traumas. Il y a aussi de la résilience, de la persévérance, de la résistance, du black joy, dans ce combat pour avoir des familles viables. » Dans cette manière de faire différente, l’équipe créative s’est notamment laissée porter par ses émotions. « Nous avons d’abord rencontré des historiens, puis nous nous sommes projetés dans ces récits. Nous tenions à éviter de donner une série de faits, pour plutôt les incarner, les humaniser », renchérit Judith Brès. Sans jamais entrer dans le misérabilisme, Afro Canada renvoie, au contraire, à une représentation positive et forte de l’afrodescendance, axée sur la culture.
Attaches autochtones
Comme le montre avec éclat Afro Canada, la culture et l’histoire des communautés noires ont justement beaucoup en commun avec celles des peuples autochtones. « Ces deux populations qui ont subi le colonialisme étaient mises en esclavage ensemble dans les mêmes maisons. Leur solidarité vient de là. Les Autochtones ont d’ailleurs aidé les Black Loyalists à s’installer et à survivre quand ils sont arrivés en Nouvelle-Écosse pendant la guerre d’indépendance aux États-Unis, souligne Judith Brès. On retrouve encore des familles métissées autochtones et afrodescendantes dans les Maritimes. » Par conséquent, plusieurs penseurs et chercheurs autochtones ont été invités à se joindre à l’aventure Afro Canada. « Il était nécessaire, dans notre démarche, de reconnaître et de célébrer leur présence, tout comme de découvrir leur rapport à l’histoire et au territoire », indique pour sa part Henri Pardo.
Leur voyage à Pessamit leur a également permis d’établir un parallèle entre les rituels, la façon de respecter la nature et l’esprit des communautés autochtones et noires. Henri Pardo insiste : « Ce qui est fascinant avec le documentaire, c’est qu’au-delà des faits historiques, avec l’oppression coloniale qui continue, nous assistons à une connexion, une adoption. Nous aussi nous sommes des autochtones d’Afrique et nos similitudes nous ont autorisées à avancer. Nous ne sommes pas juste l’esclavage et la souffrance. »
Aller plus loin
Alors que le documentaire met en lumière ces histoires bien souvent effacées ou oubliées, il ne faudrait cependant pas penser qu’avec Afro Canada, tout est réglé, prévient Henri Pardo. « On cite régulièrement des événements, comme l’assassinant de George Floyd, aux États-Unis, mais la même chose se passe ici. Pierre Coriolan, par exemple, s’est fait abattre par des policiers dans un building près du centre-ville, comme si de rien n’était, en 2017. Les gens sont acquittés et la vie continue. Nous vivons dans un contexte où le gouvernement provincial majoritaire ne reconnaît pas le racisme systémique, où il y a trop peu de personnes noires devant et derrière la caméra malgré la nouvelle vague de cinéastes. »

Selon lui, les institutions canadiennes commencent tout juste leur prise de conscience et sa série n’est qu’une première pierre à l’édifice de la visibilité et de l’équilibre. « Je suis content et fier que Radio-Canada nous ait demandé de nous impliquer, d’avoir des conversations sereines à ce sujet et d’exposer notre propre vision. Notre condition a simplement été d’obtenir tous les moyens dont nous avions besoin pour mener à bien le projet », précise Henri Pardo.
Afro Canada à l’antenne, Henri Pardo, lorsqu’on lui pose la question, regrette toutefois qu’une discussion ou un débat n’ait pas été organisé pour accompagner sa diffusion, programmée en outre loin des cases de grande écoute réclamées initialement par la production. Il fait aussi remarquer que ce qui est enseigné dans le documentaire « ne devrait pas nous incomber à nous, mais au système d’éducation, parce que notre présence mérite d’être expliquée ». Mais si déjà Afro Canada pouvait susciter une conversation entre les Canadiens, de quelque origine qu’ils soient, alors le pari serait en partie relevé.
